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Théâtre PÀP | Filles en liberté – Entrevue Catherine Léger | Théâtre PÀP
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CATHERINE LÉGER

 

TEXTE

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THÉÂTRE PÀP – Ton théâtre est très marqué par le féminin. Tu en fais un thème central dans la majorité de tes pièces. Pourquoi avoir eu envie d’y revenir avec Filles en liberté?

 

 

CATHERINE LÉGER – Le masculin est considéré comme universel ou neutre, à l’inverse le féminin devient la caractéristique première des femmes (comme la Schtroumpfette) et donc, je caricature, mais on se retrouve dans une histoire avec un intello, un sportif, un introverti et… une femme, ou dans les émissions pour enfants avec des camions dont le bleu, le vert ou le jaune sont masculins et toujours le même rose qui est féminin. Ça réduit dangereusement le spectre des personnages féminins, puisque ce qu’on va mettre de l’avant en premier, c’est ce qui est spécifique aux femmes, pour en faire des « bons » personnages de femme. Ça devient redondant.  Mon neutre à moi, c’est le féminin, mes personnages de filles prennent de la place sans que j’aie trop à me forcer. Même que c’est plus facile d’innover avec ces personnages-là, il y a plus à explorer dans le féminin.

Avec Filles en liberté j’avais envie de parler de l’absence de projet de société… Je réalise maintenant que le fait que ce soit des personnages féminins qui incarnent l’individualisme est encore plus choquant. Pourtant, ça ne devrait pas l’être. On est tous dans le même bateau, gars/filles.

 

 

THÉÂTRE PÀP – Malgré que tu y consacres une grande importance, tu ne glorifies pas toujours le féminin (ou le féminisme). Pourquoi cette envie de montrer les contradictions des personnages féminins jusqu’à presque les ridiculiser?

 

 

CATHERINE LÉGER – Je n’épargne personne quand j’écris, pas plus les gars que les filles, mais encore là, je connais mieux les failles liées au féminin. Même si je revendique le neutre pour les personnages féminins; c’est à dire, le fait qu’un personnage soit déterminé par pleins d’autres choses que son sexe quand il est une femme. Je reste  consciente qu’être une femme, c’est être une femme et l’expérience de vie est modifiée en conséquences. Ne serait-ce que par cette interaction quasi-inévitable avec l’image précise de ce que devrait être une femme.

Dans la fiction, la femme existe souvent comme objet de désir, et donc doit être désirable, belle, parfaite… Et on se met cette pression-là dans la vie de tous les jours. 

En montrant des personnages féminins tordus, fuckés ou plein de contradictions, je n’ai pas l’impression de les ridiculiser ou de les critiquer, je veux les libérer. Elles sont imparfaites, pas toujours désirables, immorales, et elles existent quand même! Elles sont désirées quand même! Elles ont de la sexualité quand même. C’est rassurant.

« En montrant des personnages féminins tordus, fuckés ou plein de contradictions, je n’ai pas l’impression de les ridiculiser ou de les critiquer, je veux les libérer. »

THÉÂTRE PÀP – Dans Filles en liberté, tu poses un problème moral en présentant une étudiante de cégep qui a quitté les salles de classe pour enfin pouvoir sortir avec son professeur. Que souhaitais-tu révéler à travers cette relation qui oppose une jeune femme début vingtaine et un homme à la mi-trentaine?

 

 

CATHERINE LÉGER – Avec cette dynamique, je souhaitais explorer davantage le personnage de Méli, l’ex-étudiante, que le prof de cégep. Méli est très intelligente, mais tout aussi paresseuse et elle se sert de sa jeunesse et de son corps parfait de jeune fille pour attirer son prof. Ce qu’elle cherche, c’est un statut social et elle n’a pas envie de se trouver une job; en devenant la femme d’un prof d’un cégep, ça lui donne une certaine crédibilité. Le fait que Nick, le prof, se laisse séduire par l’étudiante n’est pas étonnant pour moi ou nouveau. Le fait qu’ils entretiennent tous les deux une relation qui va nulle part pour les mauvaises raisons, non plus.

Par contre, ça met la table pour une confrontation entre deux générations et entre deux visions du monde, et ça, c’est dramatiquement très porteur. Surtout qu’ils entrent dans le dialogue comme on entre dans un duel. J’aime leur lucidité par rapport à l’autre, leur désir un pour l’autre. Leur non-projet de vie qui devient une réponse accidentelle à la pression de performer tout le temps.

 

 

THÉÂTRE PÀP – Le personnage de Méli peut à la fois être perçu comme féministe et antiféministe. Féministe parce qu’elle sait ce qu’elle veut, défit les lois et les conventions. Antiféministe parce qu’elle aspire à devenir femme au foyer, donc à revenir à un ancien modèle féminin, et adhère à une théorie psycho-évolutionniste pour le moins contestable. Toi, comment le perçois-tu?

 

 

CATHERINE LÉGER – Quand Méli est féministe, c’est par accident. Méli est trop individualiste pour être féministe. Elle assume sa liberté parce que c’est dans sa personnalité de le faire et elle ne réalise pas qu’elle peut être qui elle est parce que le féminisme a existé avant elle. Elle n’a ni la maturité, ni le recul pour le comprendre. Elle est jeune, brillante, habile et belle, elle sait comment obtenir ce qu’elle veut. Elle ne sent pas le besoin d’être féministe. Elle n’adhère à aucun projet social et ne s’intéresse nullement au statut des femmes au Québec, ou dans le monde. Elle trouve la gauche hypocrite et sentimentale.

 

 

THÉÂTRE PÀP – Les deux personnages masculins principaux, Nick et Pascal, sont pris dans une sorte de nostalgie. Pascal refuse de passer à autre chose après sa peine d’amour alors que Nick, lui, est encore en admiration profonde devant la poésie de Gaston Miron, figure du nationalisme des années 1970. Que voulais-tu illustrer par là?

 

 

Il a envie de se perdre. C’est un nostalgique romantique qui aime un peu trop l’alcool. Et il résiste à sa façon à l’urgence de se caser, de fonder une famille. Tandis que Nick a développé un rapport quasi-mystique à l’art et à la culture en réaction à ses étudiants qui, comme Méli, consomment de plus en plus du divertissement et ont du mal à s’émouvoir devant une œuvre.

Nick et Pascal sont assis entre deux chaises, fascinés par l’histoire de l’art et le cinéma québécois. On leur renvoie constamment, comme société, l’image que leurs préoccupations ne sont pas si importantes que ça. 

Ce à quoi ils répondent en s’accrochant à une job stable et à une ivresse, alcoolisée ou non, qui garde vivant leur amour pour ce qui a déjà été grandiose pour eux. Ils sont moins blasés que leurs étudiantes, mais bizarrement plus pathétiques. Et clairement pas toujours connectés sur la bonne chose.

Une des grandes différences entre Nick et Méli, c’est leur rapport à l’art et à la culture. La culture a un effet quasi-mystique sur Nick alors que Méli, elle, consomme du divertissement. Nick veut un pays, Méli s’en fout. Je ne juge pas le personnage de Nick d’être nostalgique.

Je me reconnais là-dedans, mais je me reconnais aussi dans le personnage de Méli qui voudrait être au-dessus de tout ça, lucide et détachée.

Avec Pascal et Nick, je voulais illustrer qu’il n’y a pas beaucoup de place pour le romantisme, dans tous les sens du terme, dans notre époque.

 

entrevue réalisée par Véronique Grondines

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