Très longue journée, pieds en compote, bus Saint-Laurent bondé. J’arrive à l’avance. Le temps d’un café bien tassé pour me secouer un peu et je traverse la rue où on me fait entrer dans le théâtre. Odeur de bouffe, chaleur. Discussions autour d’une table, des comédiens sont installés sur des fauteuils. On sent une certaine fatigue, une langueur.
La journée a été fatiguante. Physiquement. Le soir est tombé.
Il y a tout de même du va-et-vient un peu partout. Sur la scène, dans les loges, dans la salle, en régie. Ça fourmille, c’est une véritable petite usine. Chacun prend sa place, et au micro on annonce le début de la séance. On s’ébroue un peu, on gesticule pour s’enlever de cette espèce de torpeur dans laquelle on semble tous un peu plongés. Je n’arrête pas de penser à l’absurdité des contrastes: du frigorifique – bien réel – de l’hiver à la chaleur torride, meurtrière – fictive – d’un incendie. Je réfléchis au fait que, de part et d’autre, ces extrêmes font ressortir nos instincts, nos réactions primaires, animales.
Un animal rapide au pelage lumineux.
La scène est plongée dans le noir, excepté quelques lumières qui éclairent les musiciens. Goodbye Ruby qui reprend en boucle. La guitare n’est pas assez forte, ensuite trop. On ajuste. Les comédiens attendent patiemment les directives, discutent ensemble en attendant. Bâillements, étirements, rires, soupirs. Chaque scène est survolée, une après l’autre, et les premières lignes du texte sont lancées. C’est étrange cette dichotomie entre le texte qui a pris forme et force dans la bouche des interprètes - depuis ma première observation – versus ce relâchement du corps, chaque individu étant en attente.
Je pourrais chanter quelque chose.
Certains comédiens refont une scène deux, trois, quatre fois voire plus pendant que les autres attendent. Ils discutent de choses et d’autres pendant ce temps, décrochent leur regard de la salle, semblent laisser aller leur pensée. Tout de même, l’appel du metteur en scène les fait réagir promptement: même si j’ai l’impression qu’ils sont ailleurs, déconcentrés, c’est en fait tout l’inverse. Je suis surprise à chaque fois: de voir à quel point ils sont à l’affût, prêt(e)s à répondre aux exigences, comme ils se transforment en un instant. Le corps reprend alors sa stature, se fait disponible, le torse mis de l’avant. Fascinant.
Tu penses que c’t’un rêve, rien qu’un rêve, comme on cherche parfois à se persuader en rêve.
On change de bloc. J’entrevois les silhouettes des comédiens dans la pénombre, comme des lignes qu’on aurait tracées au marqueur. On étire un bras, secoue les cheveux, défripe un vêtement, positionne son corps à nouveau. Cette fois, le fond de la scène est habité de lumière et de fumée.
On pourrait dire la source, la naissance. L’origine. Le giron, le giron du feu.
Dans ma tête, le déclic se fait d’un coup: Loveland de Charles Stankievech, oeuvre présentée à la Triennale tout récemment. Encore une fois, le froid m’inspire. Tourné au Yukon, le court film met en scène un magnifique paysage arctique (qui fait tout le fond d’une salle) où, tout à coup, des détonations se font entendre. Doucement, une étrange fumée mauve provenant d’une grenade militaire (que l’on ouvre en cas d’urgence) vient vers nous, poussée par le vent.
Et nous laisse dans l’incertitude, dans une inquiétante étrangeté. Que se passe-t-il? La situation est critique et, à la fois, cruellement belle. Ce feu symbolique, cette fumée, signe de détresse, ces situations désespérées d’un côté comme de l’autre qui laissent présager le pire. Détonation aussi dans les deux cas: et c’est plus encore qu’une simple explosion, c’est le signe d’un “avant” et d’un “après”, un fin craquement dans la ligne du temps, un point de non-retour. Encore une fois, glace et feu s’équivalent: c’est l’animal, la bête noire que l’on fuit: c’est notre pire cauchemar.
Tes mains brillent, la sueur est sombre, presque noire.
Il y a aussi Anselm Kiefer, à qui je pense. Ses oeuvres sombres, morcelées, qu’on dirait justement, passées par le supplice du feu. Suie, salive, cheveux, terre, tous des matériaux qu’il utilise pour créer. Comme traces de ce qui reste après un grand carnage. Car, n’est-ce pas ce que c’est? L’horreur, la détresse, la survie. Le souvenir, l’empreinte. Corps démembrés, morts. Et surtout, la résilience.
Là on a l’éternité devant nous.
Le metteur en scène me souligne qu’il s’est inspiré d’Olafur Eliasson. Je vois tout à fait. Éléments intangibles, ambiances plus que formes concrètes ou matières plastiques, Eliasson explore des lieux, des sensations que l’être appréhende par toutes ses sensorialités. Comme le théâtre, d’ailleurs. Un des rares lieux où des êtres sont devant nos yeux, dans le temps présent et sans présence du virtuel. C’est “l’ici et le maintenant”.

J’observe pendant plus de 3 heures. Le travail qui se fait est extrêmement détaillé, une vraie dentelle. Infimes détails, reprises de gestes, de mots. Un cri répété une dizaine de fois.
Gloria !
Ajouts de micro, d’effets. Trame sonore, crépitements, musique. Les costumes ont changé depuis la dernière fois. J’ai l’impression d’assister à une séance photo. Deux ou trois lignes, placement des acteurs, ajustement des lumières. Clic. Autre scène, déplacements, changements de position, gestes affinés. Clic. Une main ici, une jambe placée comme ça. Clic.
Paul ? Est-ce que je te plais à nouveau avec ma nouvelle coiffure ?
Et ainsi de suite. La scène devient un espace-temps particulier, un lieu à géométrie variable. Le plus fascinant, c’est la capacité des comédiens à se « reprogrammer » en quelque sorte, à chaque demande, à chaque changement. Mémoire effarante, physionomie modelable à l’infini. Je suis tout à coup extrêmement fatiguée. Eux aussi, vraisemblablement. Mais je quitte alors qu’ils restent là pour plusieurs heures encore. Le temps d’un café bien tassé, pour eux cette fois, et c’est reparti. Ils plongent à nouveau dans les écrits de l’auteur et je vais plonger dans les miens… jusqu’à la prochaine rencontre : la première médiatique.
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Tristesse animal noir
Une coproduction Espace GO + Théâtre PÀP
Présentée du 17 janvier au 11 février 2012, à Espace GO
Billets 514 845-4890 ou espacego.com
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