Jamais deux sans trois, dit-on. J’entre pour la troisième et la dernière fois dans le théâtre pour observer ce qui se trame, pour zieuter la préparation de la pièce. Parce que c’est ce soir que ça se joue, dans tous les sens du terme. On m’a invitée toutes ces fois à m’installer dans les coulisses, métaphore pour indiquer que j’espionnerais tout ce qui se passe avant la vraie représentation. Ce soir, ce n’est plus une image: je m’installe carrément dans les loges.
Recroquevillée sur un petit divan, les jambes repliées sous mon corps, je me fais oublier pour mieux observer, cahier de notes et crayon à la main. Nourriture sur la table: clémentines, jujubes, chocolats, biscuits, noix. Des fleurs aussi. Des orchidées. La régisseuse remplit d’eau des bouteilles de bière, prend du jus de canneberges pour le vin. Une des comédiennes promène le faux bébé, cette petite chose enrubannée réaliste à s’y méprendre. On entend les mots “merde” qui fusent à l’occasion. Moi qui croyais que c’était tabou. Ça grouille de partout dans cet espace. L’un fait les cent pas, l’autre chantonne. Je m’attendais à une ambiance plus lourde, sérieuse et stressée. Pas du tout. Joie, sourires, blagues à profusion.
Metteur en scène : “Ah ! t’es venue ! c’est gentil !” Comédienne, en riant: “Ben oui, j’me suis dit, pourquoi pas !”
Il y a toute une chorégraphie en cours, et cette fois, elle n’est pas sur la scène, mais dans les coulisses. Derniers détails, questions à la volée, prévisions pour la soirée: froid, tempête, stationnement, retards, heure de commencement. Préoccupations terre-à-terre. Je pense à mon boulot où on monte une exposition. Depuis le début de l’expérience, je réalise que c’est assez similaire. C’est un intense moment: capacité de cohésion d’une équipe pour arriver à réaliser un projet, travail acharné, soirées hypothéquées, fatigue, adrénaline, stress, recommencement, finition, réflexions, oublis, essais, erreurs. C’est une danse complexe, une danse à plusieurs, qu’il faut savoir coordonner, organiser. Grande joie à observer l’humain dans de merveilleux moments de création comme ceux-là. J’ai des Manet, Renoir et surtout Degas en tête, car je suis la flâneuse* qui observe sans être vue.
J’entends encore les bourdonnements, les cris, les voix qui s’élèvent et meurent dans un grand soupir. Il y a des restes de café et de thé sur la table. Pour la première fois, je vois les costumes qui ont finalement été choisis, les maquillages, les coiffures. Je ressens une drôle d’impression: les comédiens sont devant moi, mais j’ai un peu le sentiment d’être avec les personnages. Ce sont surtout eux que j’ai appris à connaître, qui ont pris vie devant mes yeux. Jennifer passe et me sourit. Miranda serre fort son bébé. Étrange dédoublement.
J’ai le temps d’aller fumer une clope ?
Les comédiens sont demandés sur scène, j’entends le plancher qui craque, je vois l’intensité des lumières qui baisse. On pratique la finale. Je me dirige en catimini vers les rideaux noirs que je pousse doucement. Ils sont tous là, debout, découpés dans la pénombre. Ils s’avancent tous ensemble. Non, ça ne marche pas, on recommence. Une comédienne est désignée pour lancer le salut. Rangée uniforme sur le bord de la scène, ils saluent un public fictif. Retour dans les loges. Ça rigole, ça parle fort. Anecdotes hilarantes.
25 minutes avant l’ouverture de la salle !
L’ambiance se transforme. Concentration. Bruits, voix en crescendo, en decrescendo, cri presque primal, ensuite victorieux, murmures. Sorte d’incantations vocales. Quelqu’un saute sur la scène, frappe du pied, saute encore. Ça discute, ça parle partout à la fois. Odeur de toasts brûlées. Rapide, rythmé par le stress, fébrile. Les comédiens ont l’air de lions en cage, prêts à attaquer la pièce à coup de dents, de griffes. Prêts à tout donner.
Qu’ils viennent, s’ils n’ont pas peur !
On atténue les lumières dans la pièce. On commence à s’envoyer des messages d’encouragement, se taper dans le dos, s’embrasser, se faire des accolades. Le temps file, l’heure approche. On finalise les derniers détails. Pour la énième fois, on demande au metteur en scène s’il est nerveux.
Non, j’ai hâte.
Il ne reste que quelques minutes. La lumière est éteinte dans la loge qui est éclairée par quelques pièces encore illuminées aux alentours. Les comédiens parlent moins fort. Il y a comme une forme de recueillement tout à coup. Chuchotements, pas plus légers. Je m’éloigne de la salle pour les laisser ensemble, mais continue à les observer d’un peu plus loin. J’entends les gens qui entrent dans le théâtre, le murmure de la foule. Le metteur en scène passe à côté de moi, prend une respiration et s’en va offrir un mot pour présenter la pièce. Tout à coup un cercle, une accolade de groupe entre les comédiens. Au centre, quelqu’un dit quelque chose, mais je n’arrive pas à capter. Peu importe.
Merde. See you on the beach !
Douce tranquillité qui s’installe, comme si un point de non-retour était atteint et que, stress ou non, rien n’y changera. Intérieurement, j’ose imaginer que ça bouillonne, mais plus rien n’y paraît. Je m’éclipse doucement avec, oui je le réalise, une boule dans la gorge. Émotive face à la beauté de ce moment, à la fin de cette proximité avec la création. De pouvoir assister à tout ça.
Petite tristesse quelque part aussi. Mais la mienne, heureusement, est intellectuelle et lumineuse.
*Référence au flâneur baudelairien dans Le peintre de la vie moderne (1863)
Oeuvres:
1) Classe de danse, Edgar Degas (1871-1874)
2) Répétition d’un ballet, Edgar Degas (1874)
3) Première sortie, Auguste Renoir (1876)
Images: Musée D’Orsay et kerdonis.fr
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Tristesse animal noir
Une coproduction Espace GO + Théâtre PÀP
Présentée du 17 janvier au 11 février 2012, à Espace GO
Billets 514 845-4890 ou espacego.com
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